Pressions, coups de fil, intimidations… – Comment le couple Ouattara menace des journalistes français

Posté dans:Enquêtes et Interviews|26 mars 2013

Posté dans:Enquêtes et Interviews|26 mars 2013

Après la lune de miel, l’épreuve de force. Alassane Ouattara et son épouse Dominique, qui ont fondé leur stratégie de conquête du pouvoir sur la communication, et particulièrement sur des liens renforcés avec les médias français, s’irritent des (petites) velléités d’indépendance de certains journalistes qu’ils ont littéralement à l’œil. Pour les combattre, tous les moyens sont bons…

 

«Les histoires d’amour finissent mal… en général !». Ce refrain désabusé du groupe de rock Rita Mitsouko doit résonner de manière particulière dans les oreilles d’un certain nombre de journalistes de la place parisienne qui subissent depuis des mois un véritable «harcèlement» de la part du couple qui règne sur la Côte d’Ivoire, et en particulier de Dominique Ouattara. Tout avait pourtant bien commencé. Française, fortunée et ayant fait son entrée dans l’establishment françafricain grâce au précieux entregent du défunt président Félix Houphouët-Boigny, la fondatrice de l’agence immobilière AICI, qui a longtemps géré les franchises de l’Institut de beauté Jacques Dessange à Washington était à tu et à toi avec un grand nombre de spécialistes de l’Afrique et de patrons de presse de la place parisienne. Ça, c’était avant ! Du temps de l’opposition et de la diabolisation violente de Bédié, puis de Guei, puis de Gbagbo…

La réalité d’un exercice du pouvoir marqué à la fois par une mauvaise gouvernance trop visible et des violations continues des droits humains les plus élémentaires ont progressivement changé la donne. Si les «grands patrons» demeurent bienveillants et amicaux, toujours prêts à «rendre service», les journalistes de base sont de plus en plus nombreux à vouloir «équilibrer». Et les Ouattara sont désormais sur la défensive. S’ils se résignent plus ou moins à être critiqués par une partie de la presse ivoirienne, périodiquement persécutée, ils ne tolèrent pas que les médias français – ceux qui ont bâti leur légende – s’écartent de la «ligne officielle». Et ils le font savoir. A tel point que, peu à peu, au fil des pressions exercées sur les patrons d’un certain nombre d’organes de presse, les relations se détériorent avec une partie de la profession. «Nous n’avons plus de contacts avec elle. Au début, elle nous appelait, plutôt gentiment. Pas pour protester mais pour nous amadouer. Elle nous disait qu’il fallait qu’on passe par elle pour vérifier les informations. Mais en réalité, l’objectif était de nous contrôler. Cela n’a pas marché. Du coup, les relations en ont pris un coup», raconte un journaliste africaniste de la presse parisienne.

SlateAfrique : Ouattara a-t-il eu la peau de Philippe Duval ?

A la fin du mois dernier, le petit milieu du journalisme franco-africain a bruissé d’informations sur la monarchie marocaine qui aurait eu la peau d’Ali Amar, un contributeur du site SlateAfrique à la plume un peu trop critique. Il a également été question de la mise à l’écart de Pierre Cherruau, directeur de la rédaction du site Internet, qu’il a porté sur les fonts baptismaux, ainsi que de son adjoint. Officiellement pour des raisons économiques.

Mais il a été moins question d’un autre journaliste, qui dérangeait lui aussi, pour d’autres raisons. Il s’agit de Philippe Duval. Ancien du Parisien, auteur du livre «Fantômes d’Ivoire», il était un des collaborateurs réguliers de SlateAfrique, où il rédigeait de nombreux articles bien informés, sur la Côte d’Ivoire notamment. Mais son indépendance d’esprit lui a valu d’être violemment ciblé par les époux Ouattara. Selon nos sources, Alassane Ouattara n’a pas hésité à intervenir auprès de l’intellectuel et lobbyiste multicartes Jacques Attali, président du Conseil de surveillance de Slate.fr, qui abrite SlateAfrique. Jacques Attali est en effet par ailleurs, le patron du groupe Planet Finance, qui envisage de s’installer à Abidjan. C’est pour cette raison qu’il était sur les bords de la lagune Ebrié en novembre dernier, dans le cadre d’une prospection où l’ambassadeur de France et le gratin de la finance ivoirienne l’a reçu. Dans ce contexte, difficile de cracher sur un soutien politique au plus haut niveau… En tout cas, Philippe Duval a été pour le moins persécuté par l’administration de SlateAfrique, et a vu le paiement de ses émoluments purement et simplement bloqué. Il a décidé de poursuivre son ancien employeur aux prudhommes, comme on appelle le tribunal du travail en France. Pendant ce temps, après la levée par Slate.fr de 340 000 euros auprès d’investisseurs dont l’identité demeure inconnue, SlateAfrique a lancé «une nouvelle formule ambitieuse»…

Jeune Afrique : Pascal Airault, accusé d’être un pro-Gbagbo, avale des couleuvres

Depuis plusieurs années, le journaliste Pascal Airault «couvre» la Côte d’Ivoire pour Jeune Afrique, et se livre à un périlleux exercice d’équilibrisme dans un contexte compliqué où la famille Ben Yahmed, qui contrôle le titre, a des relations particulières avec la famille Ouattara – et ce depuis plusieurs décennies. Mais ces derniers mois, la tension est montée d’un grand. Pourquoi ? Dans un article sur le «drame du Plateau», qui s’est noué dans la nuit de la dernière Saint-Sylvestre, il a osé écrire que Philippe Nouvian, frère cadet de Dominique Ouattara, était, à travers son cabinet Gecmo, le maître d’ouvrage délégué du chantier dont le trou béant avait englouti de nombreuses personnes venues regarder les feux d’artifice dans la commune de l’administration et des affaires. Intolérable pour Dominique Ouattara, qui a multiplié les coups de fil rageurs. Inacceptable également pour son cher et tendre époux, qui a fait comprendre à la rédaction qu’Airault étaitpersona non grata à certaines occasions… La raison de l’ire au sommet ? Dans sa volonté d’informer, le journaliste de Jeune Afrique a ouvert une fenêtre vers des univers que Dominique Ouattara protège des curieux avec vigilance : sa vie privée, ses réseaux d’argent, et les activités financières de sa famille – notamment de ses enfants. Désormais, les insinuations sur «Airault le pro-Gbagbo» fleurissent. Survivra-t-il à la bourrasque ? Wait and see.

RFI : Stanislas Ndayishimiye dans le collimateur

Incroyable mais vrai… Alassane Ouattara estime que la radio française RFI, qui n’a cessé de lui apporter son soutien depuis plus d’une décennie – et qui s’est, pour cette raison, aliénée les pouvoirs successifs depuis Henri Konan Bédié – roule contre lui. Et il a la dent dure contre le correspondant de «la radio mondiale» à Abidjan, le journaliste burundais Stanislas Ndayishimiye. Le périodique La Lettre du Continent nous explique pourquoi : «Alassane Ouattara est de plus en plus excédé par la couverture de l’actualité ivoirienne par RFI, et notamment le traitement des différents rapports (FIDH, Amnesty International…) sur les violations des droits de l’homme par les FRCI l’ayant aidé à s’installer à la présidence. A plusieurs reprises, les autorités ivoiriennes ont manifesté leur agacement à l’égard du correspondant de « la radio mondiale » à Abidjan, Stanislas Ndayishimiye.» Au sein de la profession, on se demande désormais si Ndayishimiye «tiendra» encore longtemps dans ce contexte. Elle est bien curieuse, la «démocratie» que la France officielle a installé au bazooka en Côte d’Ivoire, sous les applaudissements d’une presse hexagonale quasi-unanime !

Philippe Brou

 source site du nouveau courrier

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